
Les photos en noir et blanc qui appartenaient à Ginette. Dessus, qui sont-ils, qui sont-elles ?
Les (vieilles) photos de famille
À la découverte de nos greniers, et de nos aïeules et aïeux.
J’ai perdu mes deux grands-mères à trois ans d’intervalle. L’une à la veille de ses 93 ans en 2022, l’autre à 102 ans en 2025. Leurs maris sont décédés il y a plusieurs décennies et, chacune dans sa branche, était la gardienne de la mémoire familiale… et des albums photos.
Après leur décès, il a fallu vider leur appartement. Toute une vie d’objets amassés, divers et variés. Et dans les placards de ma grand-mère paternelle (Raymonde), des milliers de photos bien rangées dans des albums. Certains, je l’ai appris trop tard, sont partis à la benne. Les plus récents ont été récupérés et les images qu’ils contenaient ont pu être numérisées.
Chez mon autre grand-mère (Ginette), ma mère a retrouvé une enveloppe de vieilles photos noir et blanc aux bords ciselés. Sur ces clichés, je ne (re)connais pas grand monde. Au dos, figure une date. J’arrive à deviner qui sont les personnes photographiées par déduction (et seulement à partir des années 1950), mais certains personnages me résistent.
Gustave, Jeanine, Louise… Leur prénom est noté derrière la photo, mais ça ne m’éclaire pas beaucoup plus. Pourtant, toutes ces personnes sont de ma famille. Je suis leur arrière-petite-fille, leur petite-nièce, l’arrière-petite-fille du frère de leur père (je crois ne pas me tromper !).
Ces photos disent toutes les vies qui se sont jouées avant la mienne. Elles créent une lignée, même avec des inconnu.e.s. C’est rassurant et vertigineux à la fois.
Des souvenirs que l’on n’a pas vécus

Je reconnais ici mes grands-parents et ma mère, au début des années 1950.
Ces photos des années 1930, 1940, 1950 témoignent d’une époque. Certaines ont été prises par un photographe (par pudeur, je ne publie pas ici la photo de ma mère à cinq mois, étendue sur le ventre complètement nue, immortalisée au studio Darcy de Dijon), d’autres par un membre de la famille. Ces images nous proposent, des décennies plus tard, des moments de vie, des paysages, des infrastructures qui, pour la plupart, n’existent plus aujourd’hui.
Souvent, sur ces clichés, les personnes prennent la pose (mais fait-on autre chose aujourd’hui, avec nos selfies ?) On perçoit que la photo est un moment important et qu’il faut s’appliquer pour ne pas gâcher la pellicule et garder un beau souvenir. (Cette préoccupation sera gommée par l’arrivée du numérique et plus encore par les smartphones… Combien de photos dans votre galerie ?)
Cela donne ces photos anciennes qu’on a toutes et tous en tête et qu’on retrouve effectivement dans les placards de nos grands-mères.

1957, Raymonde, Jean et trois de leurs enfants : Pierre, Lise et Edith. 1952, Ginette et Jocelyne.
Et puis il y a ces instants volés au quotidien. Des photos prises sur le vif. Par qui ? Pourquoi ? Je n’ai pas de réponse, mais ce sont mes préférées. Les personnes qu’on y voit ne prennent pas la pause, elles vivent, elles se trouvent dans des situations des plus banales, comme marcher dans la rue. Il n’y a plus de posture, il n’y a pas de paraître. Je vois mes parents, mes grands-parents dans leurs attitudes, spontanées et naturelles.
Je m’imagine tout un tas de choses de leur vie de l’époque, et sur ce moment bien précis. Où allaient-ils/elles ? Qui a immortalisé ce moment si banal ? Quel est son lien avec ces membres de ma famille ? Quel était son but en faisant cette photo ? Mes pensées divaguent et les hypothèses sont infinies.
Les surprises

Raymonde en 1929, six ans.

Raymonde sur les épaules de ses frères Roger et Jean, en 1932.
Dans les albums, on trouve aussi des pépites. Des photos auxquelles on ne s’attend pas. Mon grand-père maternel, jeune homme dans son uniforme militaire, devant un avion en plein désert. Ou comme ici, ma grand-mère paternelle, juchée sur des skis en bois. Elle a bientôt six ans, et des bâtons quasi plus grands qu’elle. La photo a été prise à l’hiver 1929… bientôt un siècle, et jamais aujourd’hui je n’aurais imaginé ma grand-mère aux « sports d’hiver », alors que la pratique était encore peu répandue.
J’aime aussi un autre cliché d’elle, où on la découvre perchée sur les épaules de ses frères, tous les trois formant une petite tour humaine. Je n’aurais jamais imaginé des sourires sur les visages enfantins que je n’ai connus que ridés et souvent sérieux.
Ces sourires, à une époque où j’ai du mal à me représenter ce qu’était la vie, me touchent beaucoup. Ils sont la preuve que ma grand-mère a été une enfant joyeuse, avant de traverser les étapes douloureuses qui l’attendaient. (Elle perdra notamment ses deux frères pendant la Seconde Guerre mondiale.)
Transmettre

Ma fille regarde sa grand-mère, plus jeune qu’elle, sur la photo.
Aujourd’hui, je montre à ma fille les photos de ses aïeules et aïeux et je nomme celles et ceux que je connais. Avec une génération d’écart, elle ne peut reconnaître que ses grands-parents et arrière-grands-mères. Un siècle sépare sa naissance de ces photos qui n’évoquent plus grand-chose pour elle, alors qu’elles sont tout simplement des preuves de ce qu’était la vie de ma mère, de mon père, de mes grands-parents… Je vois le danger d’une histoire qui risque de se perdre.