
Un lien se tisse avec mes biographié.e.s.
Le lien entre vous et moi.
L’exemple de Julie : un lien dans le temps et par-delà les
kilomètres.
J’ai rencontré Julie* il y a un peu moins d’un an. Cette femme dynamique d’une trentaine d’années, maman et passionnée de vélo souhaitait raconter son BRM300, une course à vélo de 300 km, en région parisienne, en autonomie quasi complète. Un défi qu’elle s’était lancé tant pour se prouver qu’elle en était capable, que pour donner de la visibilité aux femmes cyclistes sur la route.
Nous ne nous connaissions pas. Julie est une amie d’amie mais nous ne nous étions jamais croisées auparavant. Les premières minutes sont souvent celles où se joue une relation. Elle m’a accueillie chaleureusement chez elle, m’a invitée à m’installer sur la terrasse et nous a servi de grands verres d’eau.
Avant de rentrer dans le vif du sujet, Julie a d’abord tenu à présenter le contexte qui l’a amenée à s’inscrire sur le BRM300. Grande amatrice de vélo, elle a vite fui les clubs classiques où les hommes largement majoritaires ne laissent guère de place aux femmes. C’est ensuite seule ou en famille, avec femme et enfant, qu’elle s’est lancée sur les routes. Son trajet solo Toulouse – Montpellier, sur ce qu’on peut presque qualifier de coup de tête, a été fondateur dans son parcours.
Une fois que j’avais appréhendé les sensations ressenties, l’excitation de ce défi, la douceur du vent dans les cheveux, la lassitude des kilomètres qui ne défilent pas assez vite, la fatigue insondable qui fait s’endormir sans même s’en rendre compte, la douleur qui s’accroche peu importe la position, et la joie d’atteindre son objectif, je pouvais mieux comprendre ce qui l’attendait sur le 300 kilomètres. Voici le début de cette journée inoubliable.
Le kilomètre de plus
3h45. Mon réveil sonne, beaucoup trop tôt. Je me lève mais l’énergie me manque au vu de la journée qui m’attend.
Pour l’instant, je roule dans Paris sur mon vélo de course, ma lampe frontale fixée sur mon casque. Elle semble bien futile au milieu des lampadaires et des vitrines allumées. Et moi je me sens bien peu de chose, dans ce moment hors du commun. Où est passée la sérénité qui m’accompagne depuis que j’ai décidé de m’inscrire à ce BRM300 ? Cette boucle de 300 kilomètres dans le Val d’Oise en autonomie quasi complète. Je n’ai jamais roulé sur une si longue distance. Ce matin, je suis fatiguée, le départ est donné à 5 heures, je suis un peu ronchon et pas trop en confiance.
Cet univers m’est assez étranger. Je ne prends que très rarement mon vélo, et seulement pour quelques minuscules balades le week-end. Mais Julie m’a emmenée avec elle sur son porte-bagage. C’est une image bien sûr, mais grâce à son récit, j’ai vécu au plus près cette journée si éprouvante, les hauts et les bas, le moral qui tombe au fond des chaussettes, la fatigue, la douleur obnubilante et les phases d’euphorie qui arrivent quand on ne s’y attend plus. L’histoire de Julie m’a transportée et les heures que j’ai passées ensuite sur l’écriture du texte ont filé sans que je m’en aperçoive.
Depuis ce travail biographique, nous ne nous sommes pas revues, pourtant ce n’est pas « silence radio » entre nous. Nous nous envoyons quelques messages, nous avons des nouvelles par d’autres biais, nous nous suivons sur les réseaux sociaux, nous commentons nos « actualités ».
J’ai pu voir quelques photos et vidéos de ses sorties vélo, toujours plus ambitieuses, un entrainement intensif pour un projet plus grand encore : la Desertus Bikus ! Un raid de 1200 kilomètres du Nord au Sud de l’Espagne, à parcourir en sept jours maximum. (Une course à laquelle participe aussi la championne paralympique, Marie Patouillet).

La Desertus Bikus en chiffres.
Alors quand Julie a pris le départ, vendredi soir dernier de cette course folle à travers l’Espagne, je me suis mise à suivre son avancée grâce à ses posts et au live de la course sur internet. La trentenaire a à cœur de partager son aventure, les paysages qu’elle traverse, ses petites et grandes galères, tout en pédalant, pédalant et pédalant encore ! « J’attaque entre 4 et 6 heures du matin et j’arrête vers 20 heures », m’explique-t-elle dans un message vocal pour attester de la longueur des journées et de la fatigue qui s’accumule.

Julie, à la moitié de la Desertus Bikus. (capture d'écran d'une story).
Au matin du quatrième jour, et avec déjà 700 kilomètres dans les jambes, remonter en selle est très dur. « Physiquement c’est très difficile, mon corps a du mal à suivre la cadence. Je peine à m’alimenter correctement, je sens que je m’affaiblis et que je manque d’énergie. Et le mental est loin d’être au beau fixe ». D’autant que la suite du parcours promet plus de difficultés avec une partie en gravel : sur des chemins et non plus de la belle route goudronnée, avec le risque de crevaisons que ça engendre. Nous échangeons quelques vocaux que Julie peut écouter en roulant.
Je la sais déterminée à finir cette Desertus Bikus, malgré l’épuisement et l’abattement qui peuvent l’assaillir. Et je continuerai à suivre sa progression et ses futurs projets.
Créer un lien particulier avec mes biographié.e.s me semble important et inévitable. Avec Julie, il s’agissait d’une séance unique d’une heure, et pourtant, ce fut une vraie rencontre. Lors de biographies plus longues, où je revois mes interlocuteur.ice.s sur plusieurs séances (une dizaine, une quinzaine parfois), une relation se tisse au fil du temps, et couper le contact aussitôt le livre fini est tout bonnement impossible ! Sans nécessairement devenir ami.e.s, il nous reste ce lien particulier qui unit une personne qui se raconte et se confie, à une autre qui l’écoute. C’est une des facettes de mon métier de biographe que j’aime beaucoup.
*Son prénom a été modifié pour respecter la confidentialité, et cet article a été écrit avec son accord.