Julie sur son vélo, sur un chemin surplombant un like, en Espagne.
La stèle des maquis de Vabre, à la mémoire des résistants tués lors d'une attaque allemande.

Résistance

L’histoire (trop succincte) de Roger Gotschaux.

Un mot et nous voilà projeté.e.s dans un moment de l’histoire, avec un grand H. Ce 27 mai, c’est la journée nationale de la Résistance. Prononcer ce terme, « Résistance », nous propulse directement pendant la Seconde Guerre mondiale et ce qu’on en a appris dans les livres et à l’école (certain.e.s d’entre vous, octo ou nonagénaires en ont peut-être des souvenirs bien réels). Nous voilà, des images en noir et blanc plein la tête, dans un pays occupé par les Allemands, où certain.e.s Français.e.s ont décidé de ne pas laisser faire. Je revois des films muets où des hommes courent dans le maquis armes à la main. Je revois des photos de lignes de chemin de fer dynamitées. Je repense à certains événements tragiques vécus à Lyon, dans le Vercors, à certains personnages (car ils et elles sont devenu.e.s des personnages au fur et à mesure que leur histoire a été connue et transmise)…

Je pense à tout ça, mais pas à mon grand-oncle.

Jusqu’à l’automne dernier, on pouvait me parler de Résistance sans que ça ne m’évoque quoique ce soit de personnel. J’ai traversé les nombreuses années de scolarité où la Seconde Guerre mondiale est au programme d’histoire, sans me sentir particulièrement concernée. J’admirais des courages, m’indignais contre la barbarie, m’interrogeais sur l’attitude qui aurait été la mienne si j’avais vécu à l’époque. Mais je ne pensais pas à mon grand-oncle, Roger Gotschaux. Cet homme qu’aucun membre de ma famille encore vivant n’a connu. Pas même ma grand-mère, qui s’est éteinte à l’âge de 102 ans, à l’automne dernier.

Elle aurait pu être sa belle-sœur : elle était la femme de son frère, mais Roger était déjà mort, lors de leur mariage. Ma grand-mère était de sa génération, la seule encore en vie, jusqu’à l’automne dernier. Et le fait qu’elle ne l’ait pas connu n’a rien enlevé à mon impression qu’une mémoire s’envolait, qu’il y avait urgence à savoir, à se souvenir, à sauver ce qui pouvait l’être, à collecter le maximum d’informations, pour ensuite pouvoir les transmettre. À ma fille, notamment, quand elle sera plus grande.

Je n’ai jamais connu aussi bien Roger qu’à la mort de ma grand-mère, bien que tous les deux ne se soient jamais rencontrés.

Mon grand-père Jean Gotschaux. Photo certainement prise pendant la Seconde guerre mondiale.

Mon grand-père, Jean Gotschaux.

Je savais sans savoir l’histoire de mon grand-père Jean et de son frère, engagés dans la Résistance, pendant la Seconde Guerre mondiale. Tous les deux dans les FFI, dans le maquis de Vabre, dans le Tarn. Le frère aîné, Roger, tué là-bas. C’est tout. Quelques grandes lignes, une idée générale, une notion un peu floue.

Il fallait que je parvienne à redonner vie à mon grand-oncle, à l’extirper des profondeurs de la mémoire collective familiale. Le retrouver dans le temps et l’espace.

J’ai fait quelques recherches en me basant sur mes maigres connaissances. Sur internet, j’ai découvert son nom sur plusieurs pages web, aux archives départementales du Tarn, ou dans des documents de l’amicale des Maquis de Vabre. J’ai adhéré à cette association et j’ai pu obtenir le dossier d’homologation FFI de Roger, et de mon grand-père, Jean.

Une page du certificat d'appartenance aux Forces Françaises de l'Intérieur, du dossier d'homologation FFI de Roger Gotschaux.

Une page du dossier d'homologation FFI de Roger Gotschaux.

Le 8 août 1944, Roger Gotschaux est mort « lors de l’attaque de Laroque, alors qu’il essayait de résister, avec sa sizaine, à deux auto-mitrailleuses allemandes », précise l’association. Ce jour-là, le maquis de La Roque, celui de Lacado et un terrain de parachutage sont attaqués par une colonne blindée allemande.

Je suis tombée sur quelques témoignages de cette attaque :

« Le lendemain, après avoir découvert sur les lieux du combat les ruines encore fumantes de notre ferme, nous sommes partis à la recherche de ceux d’entre nous qui n’avaient pas rejoint la veille, le point de ralliement convenu ».

– Jérôme Lindon dans une lettre à Pol Roux, 1994.

« Cinq heures de l’après-midi. Nous sommes assis dans une grange, nous creusant la tête pour refaire le carnet d’effectifs et savoir vraiment qui nous manque. Jean Gotschaux est là, son frère est parmi les manquants. Gérard Horowitz est là, son frère est parmi les manquants. Gilbert Bloch n’a pas reparu. Tout à coup, un garçon arrive en courant, la figure décomposée. “On les a trouvés.” Il a une telle expression qu’il est inutile de demander comment on les a retrouvés. Jean Gotschaux devient tout pâle et dit : “Bien, j’ai compris.” Il se lève et s’en va. »
– Robert Gamzon, dans Le Chargeur n’a que vingt balles.

Ce dernier extrait, où apparaît le nom d mon grand-père, Jean, m’a bouleversée. Par sa lecture, et avec 81 ans de décalage, j’assiste à l’annonce de la mort de son grand frère. À ce choc qui le fait quitter les lieux pour aller verser des larmes à l’abri des regards.

La stèle des maquis de Vabre, avec les noms des résistants tués le 8 août 1944.
La stèle des maquis de Vabre, avec les noms des résistants tués le 8 août 1944.

En poursuivant mes recherches, j’ai aussi découvert qu’une stèle existait en mémoire des résistants tués ce jour-là.

Passant,
Accorde une pensée aux sept combattants du C.F.L. 10 Maquis de Vabre
tombés ici le 8 août 1944 pour que tu vives libre.

J’étais émue de savoir que le nom de Roger figurait quelque part, alors que dans sa propre famille, son souvenir allait s’estomper peu à peu.

Mais mon émotion a immédiatement été contrariée lorsque j’ai zoomé sur les photos de cette stèle : son nom était mal orthographié, son âge inexact : Roger Gotschaux est mort à l’âge de 31 ans, non 21.

J’étais scandalisée : à quoi cela sert-il de dresser un monument du souvenir si c’est pour mal se souvenir ? Je me suis offusquée, m’auto-proclamant défenseuse de la mémoire de mon grand-oncle, alors que personne ne m’avait jamais rien demandé, et que quelques mois plus tôt, ce combat n’était pas été le mien.

Une « rencontre » à 80 ans d’écart, sur les lieux de sa mort

Des vacances, quelques semaines plus tard, m’ont menées un peu par hasard (mais qu’est-ce que le hasard sinon un rendez-vous, assurait Paul Eluard) dans le Tarn. Le logement que j’ai choisi (là encore sans y prêter vraiment attention) se trouvait dans le village de Vabre, du nom des maquis où ont combattu mes grand-père et grand-oncle. Et j’ai bien évidemment voulu aller voir la stèle. Il ne pouvait en être autrement ! Une énorme pierre gravée, au sommet d’une colline, au milieu des champs. L’endroit était très beau, très calme, très apaisé. Difficile d’imaginer le drame qui s’y était noué en 1944.

 

Florence Gotschaux, devant la stèle répertoriant les noms des sept résistants tués, dont son grand-oncle.
Un temps de recueillement et d'émotion, devant la stèle.

Devant cette roche déposée là, j’ai pleuré. J’ai beaucoup pleuré. J’ai pleuré cet homme mort bien plus jeune que moi, qui me tenais là, devant son nom écorché sur cette pierre. J’ai pleuré sur son courage, sur son combat, sur son sacrifice et celui de milliers d’autres résistants. J’ai pleuré sur le chagrin de mon grand-père. J’ai pleuré sur ma grand-mère qui venait de mourir. J’ai pleuré sur une époque révolue. Une époque qui n’existe plus que dans les mémoires.

Roger Gotschaux, dans la rue, à une date inconnue, avant son engagement dans le maquis.

Roger Gotschaux, dans la rue, à une date inconnue, avant son engagement dans le maquis.

Je ne connais Roger qu’au travers des informations que j’ai collectées sur ses dernières semaines de vie. Je ne sais pas grand-chose d’autre de lui. Une photo de lui retrouvée dans de vieux albums de ma grand-mère, montre un beau jeune homme dans la rue, et atteste qu’il a vécu avant de mourir en résistant… qu’il a vécu autre chose que la guerre. Mais cette histoire-là est aujourd’hui perdue.


Si vous souhaitez, vous aussi, préserver une histoire de vie et éviter ainsi qu’elle s’envole, n’hésitez pas à me contacter pour me parler de votre projet.